Aubes blanches – Jour 23 – Norvège

22.10.2016 | 4°C | Temps clair

Départ pour une rando de deux jours. Sentier d’approche en forêt de sapin. Nous longeons une cascade. Les sapins laissent leur place à des bouleaux. Le sentier se fait plus raide et plus pierreux. Deux petites cabanes rythment la montée. On déjeune dans l’une d’entre elles. Le chemin nous mène à un petit replat  où commence la partie raide du sentier. Première partie rocheuse puis la neige apparaît vite au sol et finit par tout recouvrir. Longues heures de marche pour achever le parcours. Pas évident de trouver le bon chemin sur la neige et d’éviter les trous entre les rochers. Perché sur un sommet, le refuge blanc se voit de loin. Battu par des vents violents, il est fermement attaché à la roche par de solides câbles métalliques. L’équipement intérieur est une nouvelle fois confortable. Le thermomètre affiche -8°C sous abri.

Il fait très froid même à l’intérieur. On espère se réchauffer en faisant du feu dans le poêle. Plusieurs bûches plus tard, nous sommes toujours frigorifiés. Une tisane et un chocolat chaud n’y changeront rien. La lumière extérieure commence à baisser. Par la fenêtre, un nuage se teinte d’orange et attire mon attention. Il ne m’en faut pas plus pour sauter dans mes chaussures encore trempées et gelées. La porte du refuge est difficile à ouvrir à cause du vent. A peine dehors, il me gifle le visage et me paralyse les joues dans un sourire béat que la vue du soleil couchant vient de sculpter sur mon visage. Euphorique, je cours dans la neige et sur les rochers gelés dans la direction du glacier. Une fois celui-ci atteint, je cherche un point de vue surélevé et commence à enchaîner photos et vidéos. J’assiste à ce qui est certainement le plus beau coucher de soleil de ma vie. Je suis pétrifié de froid. Nous sommes bien en-dessous des -10°C maintenant. La tempête de neige se déchaîne et me tourne autour dans une danse endiablée. Je ne sens plus ni mes pieds ni mes mains mais l’adrénaline me brûle les veines. La glace qui gifle l’horizon sous le vent, les courbes du glacier qui hésite entre les blancs, le feu du soleil, la ligne bleue des montagnes au loin, les rochers aux joues roses de plaisir impudique et les lourds nuages menaçants qui viennent peser sur la scène. De la beauté pure. Complètement frigorifié mais en extase pure, dans une excitation rare, je rejoins enfin le refuge à la nuit tombée. Le vent dépasse les 45 nœuds et il est difficile de progresser face à lui et d’assurer mes appuis. Chaque pas est une entorse du genou en sursis et la fracture ouverte n’est jamais loin. Mes yeux remplis de larmes gelées gênent mon avancée. Un filet de fumée, une cheminée, le bois blanc du refuge à travers le blanc de l’Univers. Quelques pas. Cette porte que la fureur du vent veut garder fermée. Cette porte enfin qui cède à mes assauts et qui finit par s’ouvrir, béante et chaude, dans un ultime râle et le craquement d’une poutre.

Le dîner fume et une soupe chaude calme mes ardeurs dans son épaisse chaleur. Le poêle quant à lui brûle inutilement et n’apporte qu’un réconfort symbolique. Comment s’endormir maintenant ? Le vent hurle et secoue toute la hutte. Le bois craque, se tord, crie mais résiste. Le froid se glisse partout. Le sol est une vraie patinoire. Les couvertures mettent un temps infini à gagner quelques degrés et chaque ouverture, même minuscule entre leurs épaisseurs, laisse glisser un filet de mort glacée. Ai-je seulement dormi cette nuit-là ? Cette silhouette fine dans la neige a-t-elle seulement existé ou bien n’était-ce que le fruit d’un rêve à demi-éveillé ? Je la vois pourtant glisser vers moi sur la surface du glacier comme si le vent n’avait pas d’emprise sur elle. Je sens encore ses bras immenses traverser l’infini blanc d’un ciel vierge. Je sens encore la chaleur de son murmure. Je sens encore en moi le souvenir de ses cheveux verts dansant parmi les étoiles, flocons de neige balayés par le vent parcourant la surface d’un lac gelé comme de minuscules chevaux fous lancés au galop. Ces cheveux qui parcourent l’immensité de mon ciel. Ces cheveux qui mettent le feu à l’hiver. Et ces yeux qui brûlent d’une flamme froide au bleu de cobalt irréel et fulgurant.

Je la sens encore. Et je sais qu’elle reviendra.

La folie n’attend pas.

Aubes blanches – Jour 24 – Norvège

23.10.2016 | -8°C | Tempête de neige

Le réveil sonne. Lointain. A peine réel. Puis une seconde fois, il pousse son appel geignard. Quelle heure est-il ? La fenêtre est encore pleine de nuit. Chaque mouvement vient enfoncer un pieu de glace dans mes bras, sur mon front, sur tout ce qui ose s’aventurer en dehors des couvertures. J’enfile mon pantalon. Le contact du tissu gelé sur ma peau me fige d’horreur. L’eau dans la marmite a gelé pendant la nuit. Le vent n’en finit plus de hurler et de m’appeler auprès de lui. Je le crains mais ne peut m’empêcher d’être attiré vers lui. Phénomène étrange de peur et de fascination qu’il a toujours engendré chez moi. Ici porté à son paroxysme. Comme hier soir, la porte semble peser un poids immense. Toutes mes forces suffisent à peine à l’ouvrir, mais ce qu’elle révèle relève du passage vers une autre dimension. Un monde de désolation sauvage. Un monde de brutalité pure. De tous côtés règne la violence. Le vent brutal m’assaille et me pousse et me chavire. Les nuages grondent et travaillent à maintenir une nuit de ténèbres sur le paysage. La neige recouvre tout, mitraille tout. La lumière peine à percer ces enfers. Le soleil ici n’existe pas. N’espérez pas le Salut quand l’Au-delà ressemble à une tempête dans un congélateur.

Il est temps de rentrer. Un café plus tard nous levons le camp. La tempête n’a pas fini de cracher sa rage sur le paysage. La progression dans la neige est lente et je prends soin de ne pas perdre notre route. Dans ces conditions, sans carte ni boussole, il est facile de finir aux côtés d’une défense de mammouth et d’y rester jusqu’à la prochaine fonte des glaces. Le retour se fait heureusement sans encombre et nous retrouvons notre van. Alors que je pense les réjouissances terminées, la route me réserve encore quelques belles surprises. Nous nous rapprochons d’Oslo où nous devrions passer la journée de demain. La neige nous accompagne sur la route et tombe en abondance. Quelques massifs nous regardent encore passer depuis le bord de la route. A explorer lors d’un prochain voyage… Nous établissons le cap au bord d’un lac. Très beau cadre pour notre avant-dernière nuit en Norvège.