Bucarest, vous l’avez compris, ne nous a pas laissé d’étoiles dans les yeux. Les charmes de la Roumanie doivent être ailleurs, c’est sûr. Nous prenons donc une dernière inspiration de particules lourdes avant de nous échapper vers une ambiance bien plus rurale. Et puis, comme toujours, le plaisir de découvrir les déplaisirs des modes de transport locaux. Ça ne va pas durer, mais pour l’instant, ça se passe plutôt bien. Le train puis le maxitaxi nous amènent sagement à la ville de Curtea de Arges où nous visitons ce qui reste du palais princier (autant dire, pas grand chose !), mais surtout le monastère de l’église princière, superbe bâtiment blanc d’inspiration byzantine. Nous restons de longs instants dans le parc de cet édifice envoûtant dont les tours semblent vouloir s’élever comme des volutes d’encens portées par le chant sourd et profond des moines. Je vous invite d’ailleurs à écouter un de ces chants religieux. Pour ma part, je ne les écoute pas sans ressentir un frisson me parcourir l’échine.

Après cette première étape, nous élisons domicile dans une petite pension d’Arefu. L’occasion de faire notre première rencontre avec l’eau de vie locale. Une rencontre plutôt raide qu’un étrange gâteau aux spaghetti n’adoucira pas vraiment… Mais le chien de la propriétaire nous dégrise rapidement. A peu près aussi insaisissable qu’une chauve-souris sous amphéts, Pookie (oui, c’est son nom !) met un peu d’animation dans ce paisible village.

Arefu est également notre première rencontre avec l’omniprésent Vlad Tepes. Ce personnage est partout en Roumanie. Il est à la fois une figure historique très importante dans la construction de l’identité nationale roumaine, mais il a également servi de source d’inspiration pour Bram Stocker. Celui-ci s’est en effet servi de la cruauté historique et légendaire de Vlad Tepes pour créer le personnage fictif de Dracula. Bref, en voyageant en Roumanie, vous ne risquez pas de passer à côté des monuments commémoratifs liés au chef de guerre ou des exploitations commerciales parfois douteuses autour du personnage romanesque. Bref, après 1380 marches, nous découvrons la citadelle qu’il avait fait construire.

Mais il nous faut avancer. Arefu est aux pieds de la chaîne montagneuse des Carpates qu’une route légendaire sillonne jusqu’à ses sommets : la Transfagarasan (ou Transfăgăraș). Et comme aucun transport en commun n’emprunte ce chemin, nous décidons d’opter pour l’auto stop… Après une heure d’attente, un couple nous prend à bord pour les quelques kilomètres qui nous séparent du barrage Vidradu, c’est toujours ça de gagné ! Mais à peine descendus de leur voiture, nous voyons arriver un homme croisé un peu plus tôt dans la vallée qui nous propose de nous amener jusqu’à notre objectif, le lac Balea, contre quelques lei. Nous acceptons. Erreur. Rapidement, notre chauffeur se met à conduire très vite et se prétend pilote de rallye, ce qui n’a pas pour effet de me rassurer. Pour nous démontrer sa dextérité, le voilà qui attaque les virages pied au plancher. Je suis cramponné à la poignée de la portière. Je serre les fesses et commence une prière. Mais après d’interminables minutes de cette folle allure, le voilà qui s’arrête soudainement en plein milieu de la route pour me proposer de conduire. Vous n’imaginez pas mon soulagement, jugeant moins dangereux de conduire moi-même les yeux fermés que de lui laisser le volant.  Mais ne croyez pas que l’histoire s’arrête là. Le voilà bien décidé à m’enseigner la conduite de course. Pour me le mettre dans la poche dans l’espoir de garder le volant (et me faire un peu plaisir aussi, je l’avoue), je fais mine de rentrer dans son jeu et décide d’attaquer les bordures, tout en gardant un peu de marge. Malgré mes espoirs de garder le volant jusqu’au bout, il décide de reprendre la main. J’essaie de faire passer quelques messages comme quoi nous ne sommes pas pressés, puis de faire diversion en engageant une discussion plus sérieuse. Rien n’y fait, il se remet à attaquer fort. A peine le temps de réfléchir à une manière efficace de sortir de ce cercueil que cet idiot nous envoie dans le décor. Par miracle, nous sommes sortis de la route dans un des rares endroits qui ouvraient sur un léger dégagement avant les ravins. Quelques mètres plus loin et ça aurait été l’apprentissage du vol libre en quatre roues motrices. Heureusement, nous sommes près de notre destination et nous pouvons le quitter sans autre cérémonie.

Là, soudainement, j’ai comme envie de m’assurer que je suis bien encore en vie. Marie est blanche comme un linge. Je décide de me déshabiller et de nager dans les eaux bleues du lac Balea, à plus de 2.000 mètres d’altitude. L’eau gelée met pourtant du temps à me réveiller de mon état de choc. Marie finit par me suivre et plonge elle aussi dans le lac.

A peine séchés, nous attaquons un sentier bien raide qui nous conduit à un col avec une vue magnifique. Nous n’avons pas de tente, mais nous décidons d’y passer la nuit à la belle étoile. Nous sommes en altitude, le froid attaque vite une fois la nuit tombée, mais le cadre est sublime. Espérons simplement qu’aucun ours, nombreux dans cette région, ne décide de faire son repas de deux randonneurs et de leurs duvets !