« Dakar ! putain… Dakar ! » voilà un réveil que n’aurait pas renié le capitaine Willard… Après une nuit passée à regarder tourner les pales du ventilateur accroché au-dessus de mon lit, les premières lueurs du jour sont venues à bout de ma fatigue et m’ont forcé à me lever.

Perché sur le balcon de l’hôtel de passe où j’ai passé la nuit, mon premier contact visuel avec Dakar est radical. Les rayons du soleil levant viennent brûler les murs démolis et les tas de gravats qui s’étalent devant moi. C’est le spectacle d’une ville en guerre. Je voulais fuir les salons feutrés des hôtels occidentalisés. Opération réussie. Je suis au fond de la banlieue miséreuse de la capitale, à Yoff.

Welcome Boy.

L’hôtel est désert. Aucune trace de ses occupants bruyants de la nuit ou de ses gérants. Je prends mes affaires et mets les voiles. Après quelques minutes à traverser un champ de ruines, je tombe sur un taxi. Plus exactement, je manque de peu de finir écrasé par un taxi… Direction centre-ville.

A vrai dire, avant mon départ, les rues de Dakar nourrissaient plus mon inquiétude que les rebelles ou les crocodiles de Casamance. En fait, je les redoutais à peu près autant que les moustiques. C’est dire… Je ne serai pas déçu.

Lâché par mon taxi en plein milieu de la place de l’Indépendance, j’adopte tout de suite le pas vif et déterminé de celui qui sait où il va et à qui on ne la fait pas. Deux rues plus loin. Je suis perdu. J’avance, je tourne, j’observe la position du soleil bien à la verticale au-dessus de ma gueule, je tourne, j’avance, je fais illusion quelques instants, puis un petit homme vert se met à marcher à côté de moi. Je suis repéré… j’essaye d’abord de ne pas le remarquer, mais il devient vite impossible d’ignorer son sourire insistant.

Malick – le roi, en arabe – Malick, le roi de Dakar, va m’accompagner toute la journée et devenir mon cicérone dans le labyrinthe brûlant de la Médina. Instruit, calme, discret, mais forcément intéressé, il va devenir le fil d’ariane qui m’empêchera de perdre complètement les pédales dans ce dédale de poussière, de bruit, de fumée et de feu. Mon sac homologué à 20kg par la Royal Air Maroc, les 37° qui me brûlent la nuque et l’air si irrespirable qu’il se traverserait à coup de machette, ont bien failli avoir raison de moi dès les premières heures de ma première journée. Je n’avais encore rien vu…

Après avoir fait le tour de tous les marchés de la ville, après avoir traversé des ruelles si sombres qu’il devenait difficile de ne pas marcher sur les mendiants qui y dormaient, nous sommes arrivés à la gare des pompiers. Immense parking à ciel ouvert où se bousculent taxis, bus et autres véhicules plus ou moins identifiables, le tout dans une boue que j’identifierai plus tard comme étant de l’huile de moteur, la gare des pompiers est le purgatoire de milliers de véhicules qui n’ont pas encore mérité d’aller brûler dans l’enfer des automobiles. Le prochain qui laissera tomber une allumette dans ce bordel devrait y remédier à tout jamais.

Un poisson cuit dans l’huile de moteur, deux thés improbables et une bissap servi dans un vieux récipient en plastique dont je préfère ignorer le contenu originel plus tard, me voilà coincé dans un vieux break 504 à attendre mon départ pour Saint-Louis. Pour l’instant, mon estomac survit à tout ce qu’il a ingéré. Cela relève du miracle. Ma survie au voyage également. 5 heures sans pouvoir bouger un bras, à encaisser dans mes vertèbres chaque gravier. 5 heures à étouffer dans une chaleur insupportable où l’évanouissement n’est jamais bien loin. 5 heures à prier le Saint Nom de Marie à chaque manœuvre de notre pilote. 5 heures que mon dos va mettre bien du temps à oublier. 5 heures et au bout… Saint-Louis, Sénégal.

Au prochain épisode, vous apprendrez pourquoi les coqs n’ont pas de mains… je vous laisse réfléchir.