Ce matin, petite promenade dans le village. Entre d’anciens bâtiments français en ruines, de minuscules cases poussent ça et là, à l’ombre des fromagers géants.

Après avoir pris quelques photos, je décide de me baigner. Je suis vite rejoint par deux Espagnoles, Sandra et Sandra, que j’avais déjà brièvement croisées à Elinkine. La discussion s’engage sur les mérites comparés de la baignade et du hamac, puis avant de se séparer pour le déjeuner, elles me proposent de se joindre à elles pour une excursion en bateau.

Nous sommes accompagnés de deux autres Espagnoles qui travaillent dans le bar de l’île pour l’été ainsi que de plusieurs locaux avec qui nous avons vite sympathisé : Ousmane, Bamba, Omar et Bouba. Et c’est parti pour une île de pêcheurs des environs au rythme effréné du djembé qu’Ousmane emporte toujours avec lui. Ousmane est un musicien guinéen qui se promène avec son djembé comme d’autres portent une montre. A partir de cet instant et jusqu’à la fin de mon séjour à Carabane, le son puissant des percussions ne nous quittera plus.

Une fois sur l’île, Bamba, un colosse taillé dans un tronc de baobab, nous fait la visite complète et nous présente à tout le monde. On finit par se retrouver au milieu du village, à danser avec les enfants et les femmes sous le regard bienveillant et amusé de la doyenne.

Après avoir passé quelques heures dans ce village, nous rembarquons pour nous rendre un peu plus loin et nous échouer sur une plage déserte où nous passons des heures à nous baigner et à jouer comme des gamins en observant de temps à autre la danse des dorsales que quelques dauphins viennent nous offrir. Et puis, rien que pour voir Bamba courir avec une Espagnole sous chaque bras comme s’il portait deux ballons de rugby, ça valait le coup de venir ici !

A regret, nous devons rentrer et retrouvons Carabane où nous finissons la journée à jouer aux cartes et à inventer une langue nouvelle qui mélange étrangement l’anglais, l’espagnol, le français, le wolof et le diola… Enfin, la soirée, comme tous les soirs ici, se passe au Calypso, le seul bar de l’île, toujours secoués par le bruit des tam-tams.

Les jours se suivent et se ressemblent ici. Le lendemain, nous allons visiter un village animiste sur une autre île. Outre le fait que cette île est simplement paradisiaque, l’atmosphère y a quelque chose d’immatériel et de singulier. Pour se rendre ici, il nous a fallu naviguer longtemps, manettes à fond, djembés à fond, à slalomer au milieu des mangroves avant d’arriver à la porte du village. Si vous vous souvenez de la scène d’Apocalypse Now où la cavalerie débarque en rase-motte avec la Chevauchée des Walkyries à fond, vous aurez une idée assez précise de notre arrivée sur les lieux. Huit inconnus débarquant sous un tonnerre de percussions et chantant à tue-tête dans un village qui ne doit voir que quelques étrangers par an, ça leur a fait forcément tout drôle à nos pauvres villageois. Mais ce qui est extraordinaire avec nos amis, c’est que leur bonne humeur est tellement communicative qu’elle emporte vite l’adhésion de tous. Quelques minutes après notre arrivée, tout le village chante avec nous.

Comme je le disais, l’atmosphère ici est vraiment unique. Après le labyrinthe de mangroves, vous devez marcher une centaine de mètres sur une langue de terre composée de limon et de coquillages avant de vous engouffrer entre des arbres immenses qui vous avalent de leurs gueules obscures. A ce moment précis, le temps s’arrête et cesse d’exister. Ce que vous voyez est en tous points similaire à ce que vous auriez vu au même endroit des siècles plus tôt et que vous verrez encore dans vos vies ultérieures lorsque vous reviendrez.

J’ai d’abord regretté que les explications de Bamba ne m’apprennent pas grand-chose sur les croyances animistes, mais rapidement, j’ai arrêté de les écouter pour m’imprégner de l’atmosphère et me remémorer mes lectures de Mircéa Eliade. Les fétiches, les cercles sacrés, les paroles hiérophantiques du chamane ont alors retrouvé leurs significations et m’ont offert une expérience hautement mystique. Si je suis passionné depuis de nombreuses années par les formes et les origines du sentiment religieux, mon imaginaire et mes connaissances à ce sujet m’ont été essentiellement donnés par les analyses d’Eliade. Pendant des nuits entières, je m’étais enivré de ses récits, je m’étais laissé transporter par les rituels des medicine men et là, enfin, je retrouve, matérialisé devant moi, l’univers réel où perdurent encore ces croyances. A cet instant précis, je peux le dire dans tout son sens, je vis mes rêves.

Après quelques discussions, j’obtiens la possibilité de rencontrer le chamane pour passer quelques minutes avec lui. Ce vieil homme que tout dans nos civilisations ferait passer pour un fou et interner sans autres cérémonies, me regarde maintenant droit de ses yeux translucides à travers les millénaires d’obscurité qui nous séparent dans cette pièce minuscule dont il ne sort presque jamais, sauf pour célébrer quelque office mystérieux. Lorsqu’il me prend les mains, j’ai tout d’abord l’impression que toutes les forces chtoniennes et subterrestres sortent de leur retraite éternelle pour prendre possession de mes mains, de mes bras, de mon corps tout entier. Ensuite, le Verbe s’élève de sa silhouette squelettique et pénètre lentement, avec un rythme et une musicalité sourde, dans mes oreilles grandes ouvertes. Sans comprendre un seul mot dans ce flot de parole, je suis bercé par une pluie de mondes improbables avant que le souffle froid ne descende de sa bouche jusque sur mes mains et me pénètre l’âme comme l’estoc d’une épée d’argent.

Amen.