Brin.

Brin, c’est joli comme nom.

Brin, c’est une jolie petite bourgade perdue entre Elinkine et Zinguinchor, c’est à dire, au milieu de rien.

Là, « présentement », je suis à Brin. Au bord de la route. Sous la pluie. Avec mon barda sur le dos, à regarder la voiture dans laquelle mes amis disparaissent à l’horizon dans un gros nuage de fumée et de boue.

Brin, c’est joli, je disais, mais c’est pas là que je veux aller. Non, j’ai décidé que je voulais visiter le village d’Enampore. Enampore, c’est à une grosse quinzaine de kilomètres d’ici. 15 km sur terrain plat, un jeu d’enfant. 15 km sur terrain plat avec 20 kg sur les épaules, ça remplacera mon footing matinal. 15 km sur des pistes non balisées, sans carte ni boussole, ça doit pas être bien compliqué, à vol d’oiseau, c’est tout droit, par là. 15 km avec 40° de fièvre, c’est déjà une idée beaucoup moins bonne. 15 km sans avoir mangé et avec une gourde vide, c’est de la bêtise. 15 km à nager dans la boue, ça devient une authentique idée à la con. J’avoue.

J’ai déjà évoqué les orages du coin et leur faculté à faire pousser des mers intérieures comme des champignons ? Il m’aurait pourtant suffi de porter un peu d’attention aux regards éberlués des quelques paysans que j’ai croisés à Brin pour me convaincre que je faisais n’importe quoi. C’était marqué en gros sur leurs têtes… Mais non, j’ai envie d’aller à Enampore, alors je vais à Enampore. Un point c’est tout…

Hum… les heures qui vont suivre vont être douloureuses. J’avance parfois par foulée de 10 cm, avec d’infinies précautions pour ne pas disparaître au fond d’une flaque ou glisser sur la terre visqueuse pour me faire une fracture ouverte que les énormes lézards du coin, gros comme des chiens de chasse, viendront lécher de leurs langues fourchues… beurk ! Faut pas y penser, j’avance ! J’avance, mais j’imagine déjà le poste médical le plus proche et les racines qu’il me faudra manger pour soigner ma douleur en cas de fracture. Comme un air de déjà vu, hein ? Sans compter qu’ici, personne ne passera avant des heures. J’ai donc comme une appréhension malgré ma progression précautionneuse.

Las de m’imaginer revivre mon aventure brésilienne, je décide de m’arrêter quelques instants à l’abri d’une case pour souffler un peu « au sec »… Comme je commence à trouver singulièrement ironique de mourir de soif alors que des trombes d’eau se déversent sans discontinuer sur ma tête depuis des heures, je décide de trouver un moyen de remplir ma gourde. Oui, là je vous vois faire les malins ! « ouais, tu mets ta gourde sous la pluie, elle va se remplir toute seule »… mouais, si vous avez quinze jours devant vous, ça peut marcher, mais vous serez sûrement mort avant. Non, en vrai, ça ne marche pas comme ça. La physique a des lois impitoyables. Parmi ces lois, il est écrit que les gouttes de pluie ne rentrent jamais dans le goulot de votre gourde. Jamais. Du coup, je commence à perdre un peu patience. Je vais m’y prendre autrement. Voyons, cherchons une ruse de sioux… hum… mon kway ! de toute façon, il ne me sert à rien sur le dos, je suis une grosse éponge qui bouge. Je l’enlève et j’essaye de le maintenir vaguement au-dessus de ma gourde en lui donnant une forme d’entonnoir. AhAH ! y a de l’idée, n’est-ce pas ? Oui, mais en physique, là encore, de la théorie à la pratique, il y a du mou. La réalisation s’avère bien plus compliquée que prévue. J’ai besoin de deux mains pour maintenir le vêtement à la forme voulue et il m’en faudrait une troisième pour garder le bout bien au-dessus de ma gourde. Bordel !!! -/ *-*/ / -*/-*/f-*f !!!

Allez, doucement, tu respires, tu respires doucement. Imagine un petit chiot qui joue au bord de la mer… respire doucement… voilà, c’est bien.

gnark !!! bordeeeeeellllllll ! mais qui a fabriqué des kway aussi cons ???

Heureusement pour moi, deux petites filles me regardent consternées depuis plusieurs minutes. Je crois qu’elles ont pitié de moi. Elles finissent par s’approcher, petit pas par petit pas, en tournant autour de moi et en avançant imperceptiblement comme deux panthères malicieusement attirées par leur proie. Lorsqu’elles arrivent à mon niveau, nous élaborons un plan de bataille. Chacun prend un coin du kway pour former un triangle dont nous mettons un coin au-dessus de ma gourde. ET CA MARCHE !!!!!!!!!

17 secondes plus tard, j’ai tout bu.

Pour les remercier, je partage avec elles les derniers morceaux de mon précieux pain d’épices, puis je repars, abreuvé et soulagé, le long de ma route navigable en passant devant les dernières cases et le château d’eau qui se trouvent à la sortie du village… Un beau château d’eau… avec un fort joli robinet… Je détourne le regard. Je n’ai rien vu. Je n’ai rien vu. J’avance…