Ma dernière journée à Saint-Louis commence mal. Après le parc de Djoudj qui est fermé, voilà que mon excursion en pirogue dans le parc de la langue de Barbarie est annulée. De quoi mal digérer mon quignon de pain sec et ma gelée de… de quoi d’ailleurs ? fraises ? framboises ? bref, c’était rouge, sucré et siliconé.

Heureusement, le ciel a décidé de me faire un cadeau en échange. Ce cadeau, c’est Moktar. Moktar, petit-fils de tirailleur sénégalais. Moktar, fils de pêcheur, pêcheur, père et grand-père de pêcheurs. Moktar, 50 ans environ et doué d’une finesse d’esprit qui va m’impressionner tout au long de cette journée. Lorsque l’on connaît le taux d’analphabétisme parmi la population des pêcheurs de cette ville, sa culture et son ouverture d’esprit deviennent encore plus remarquables. Mon combat avec la mamélique poissonnière n’ayant été qu’une illustration parmi d’autres de l’ostracisme raciste de cette caste.

Moktar et moi regardons les passages étranges d’un avion civil qui vole à très basse altitude, ce qui ne manque pas de nous étonner et d’alimenter nos imaginations. De fil en aiguille, comme on se marre bien, Moktar commence à me parler de lui et de ses problèmes. Le malheureux souffre depuis quelques temps de troubles psychologiques. Comme dirait l’autre, il a des amis dans sa tête… Enfin, si sa femme frappe aussi facilement du mérou que sa consœur d’hier, je comprendrais qu’il se construise des mondes imaginaires, le Moktar. Ça doit pas être drôle tous les jours à la maison. Mais ce qui lui pèse vraiment, c’est de ne pas pouvoir en parler. A personne. Ni famille, ni amis, ni médecins. En parler serait prendre le risque que cela ne s’ébruite et ne provoque une inévitable infamie et le mépris éternel de ses contemporains. Autant dire qu’il perdrait tout et se retrouverait à la rue. Prochain mendiant à n’intéresser que les mouches et les chèvres… Et oui, passé le cliché pittoresque made in Thalassa, le monde des pêcheurs de Saint-Louis est un monde d’imbéciles, d’exploiteurs et de racistes. Vous apprécierez d’ailleurs l’humour de ceux qui n’hésitent pas à reprocher au premier blanc venu les ravages de l’esclavage et qui une fois ce même blanc parti, retournent exploiter leurs frères ou se faire exploiter par leurs frères. Je vous laisserai méditer cette phrase de Nietzsche qui me revient à l’esprit : « partout où j’ai voyagé, j’ai vu la volonté de dominer et jusque dans la volonté du serviteur, j’ai vu la volonté d’être le maître. »

A ce moment là, je dois préciser que tous les Sénégalais à qui j’ai parlé jusqu’à présent m’auraient demandé de les aider. Financièrement, cela va sans dire. « Tu sais, mon frère. Toi et moi, on a le même sang dans les veines… » hum… oui, sauf que moi, quand tu me regardes, je suis blanc comme un relevé de compte… bref, je l’attends quand même un peu au tournant. J’ai tort. Plus encore, pour me remercier de l’avoir écouté, il se fait un honneur de me faire découvrir Saint-Louis. Inutile de vous dire qu’après les blagues à 2 Fr CFA de Boubakar, il a la pression ! et bien ce n’est pas une visite à laquelle j’ai droit, mais à une encyclopédie vivante… j’ai gagné l’histoire illustrée de Saint-Louis en 10 volumes ! tous les recoins de la ville s’ouvrent désormais devant moi, chaque pierre me raconte son histoire, tous les marchés secrets se dévoilent, même ceux pour lesquels il faut pousser la porte branlante d’une case à l’agonie et enjamber le pélican domestique (!!!), unique gardien des lieux et Cerbère intransigeant… Il m’apprend ensuite les subtilités des différentes pêches, de la fabrication des pirogues, la signification de leurs peintures, les cachettes à grigris et me fait le récit de ses campagnes de pêche les plus héroïques et les plus tragiques. J’ai l’impression de replonger dans un roman de Conrad. Jouissif. Enfin, il m’explique comment les pêcheurs exploitent les fonds marins, comment les patrons pêcheurs exploitent les pêcheurs et comment les coréens exploitent les patrons pêcheurs… Dans cet écosystème marin, la chaîne alimentaire est bien respectée.

Plaisir suprême, il me reconduit vers les séchoirs à poissons où je peux narguer ma chère boule de suie vociférante, désormais protégé de mon ange gardien. Ah ! quel liquoreux plaisir que de la voir fulminer et fumer autant de rage que son séchoir à poissons pendant que je photographie son panier avec une infinie lenteur et une délectation non dissimulée. La carne, elle ne l’a pas volé ! Au terme de cette journée bien remplie, je prends congé de mon hôte et rentre la tête pleine d’histoires et de respect pour ce fou.

Adieu Saint-Louis. Adieu Moktar. Ce soir, je prierai pour ton grand-père, comme promis.

Le prochain épisode sera consacré à mon retour sur Dakar et à un foutu contre-temps !