Nous sommes le 20 juillet. Jusqu’à présent, je suis terriblement frustré par la lumière que j’ai pu observer. Polluée et ternie à Dakar, enfumée par les séchoirs à poissons de Saint-Louis, la lumière de Nianing est également décevante. L’air chargé de l’humidité de l’océan, du sable de Mauritanie et de la fumée des pêcheurs est constamment voilé.

La prochaine fois, j’irai en vacances à Bruxelles ou Hambourg, ce sera sûrement mieux… Ici, dès 100m, dos au soleil, un film bleu apparaît. Face au soleil, c’est une dominante jaunâtre du plus mauvais goût qui envahit tout. A vomir. Il faudra que je retrouve le nom du petit binoclard qui a rédigé le guide touristique qui vantait la lumière locale pendant la saison des pluies pour que je lui enfonce la tête dans un panier de poissons séchés… ça lui apprendra à écrire des conneries.

Bon, pour la première fois aujourd’hui, un orage va quand même me nettoyer cette suie pendant une ou deux heures. L’orage d’ailleurs, parlons-en. Quand il pleut ici, il ne pleut pas des cordes, il pleut des pianos. C’est un mur d’eau qui se dresse devant vous, emporte tout et déplace routes, zébus, baobabs, femmes et carrioles sur des dizaines de mètres. ça vous remodèle un paysage à coup de hache en moins de deux et vous laisse impuissant, kway ou pas, misérable Noé sans son arche, trempé, tremblant et stupide. De toute façon rien ne sert de se mettre à l’abri. Dans ce cas-là, il n’y a pas d’abri. Dieu a décidé de vous punir de je ne sais quel péché et vous allez payer que ça vous plaise ou non. Surtout si ça ne vous plaît pas, d’ailleurs.

Du coup, je décide d’accepter mon destin et reprend la route en m’émerveillant au moins de la couleur incroyable que la piste peut prendre sous l’effet de la pluie. C’est un orange pétant comme un ballon de baudruche un soir de foire qui vous saute aux yeux et contraste magnifiquement avec le vert sursaturé de l’herbe. Une orgie savoureuse pour mes yeux insatiables.

Finalement, ce qui console, un peu, quand on est pris sous la colère divine, c’est qu’on n’est jamais vraiment tout seul. Même au milieu du désert ou d’une savane infinie, il y a toujours d’autres âmes condamnées à errer dans cette Gomorrhe humide pour payer avec vous vos méfaits. Surtout des enfants. Ici, le péché n’attend pas. Je me retrouve donc avec quatre jeunes garçons et un troupeau de zébus qui ne parlent français ni les uns ni les autres. C’est donc l’occasion de réviser mes cours sur la commedia dell’arte et le langage des signes. Premiers essais, pas vraiment concluants, mais qui ont au moins le mérite d’établir le contact. Pour le reste, finalement, quelques sourires et de francs éclats de rire nous suffiront bien. C’est déjà ça de pris là où nous sommes. Et puis faute d’avoir une lumière correcte, je peux au moins leur tirer le portrait et m’amuser avec eux de la pose sérieuse et solennelle que le caractère exceptionnel de l’instant semble imposer à un des garçons.

Après les avoir laissés à leur occupation, je décide d’aller me reposer au pied de mon baobab favori. Parfaitement isolé, il trône fièrement au milieu de la savane et les autres arbres paraissent minuscules à ses côtés. Là, battu par la pluie et heureux, je laisse vagabonder mon esprit et me laisse guider par mes sens. A partir de maintenant, je veux faire l’expérience qu’il est possible de ne penser à rien.

Tandis que la pluie tombe en rythme sur les feuilles, une odeur de terre mouillée m’envahit et m’enivre. Je reste de longs instants ainsi, les yeux fermés, l’âme repliée sur elle-même et toutes lumières éteintes avant de finalement ouvrir mes yeux à une explosion de couleurs. Là, avec l’acuité hypertendue d’un arc armé, j’autorise l’intrusion des subtiles nuances que la lumière traversant l’épaisseur rouge d’une fleur peut produire. En irisations de bordeaux, d’orangé, de pourpre cardinalice et de magenta, un spectre infini s’engouffre dans mes pupilles pour mieux m’hypnotiser. En me concentrant sur le lacis réticulaire de ses veines, j’imagine alors le cœur de la fleur battre et nous soûler, elle et moi, de sa sève, consacrant l’évaporation de mon individu au sein de l’infinité qui m’entoure.

A cet instant, vous vous dites, ça y est, la fumée d’hibiscus lui est montée à la tête, et vous avez raison. Comme après tout bon trip, je m’apprête à redescendre en piqué, comme un Messerschmitt en déroute. C’est que les envolées écolo-mystiques, c’est pas trop mon truc d’habitude. Alors, quand des accents psychédéliques viennent en plus les colorier, je me mets automatiquement à paniquer. L’esprit reprend le dessus, tambour battant. Et immédiatement, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec les clochards célestes que je suis en train de lire et avec les portes de la perception de Huxley dont les échos me reviennent en mémoire. L’attirance persévérante pour le Vide qui anime Kerouac dans son livre et dont je viens de faire brièvement l’expérience m’apparaît alors brutalement comme une fascination nihiliste extrêmement dangereuse. Elle entraîne sans retour possible la destruction de la notion même d’individuation en privant l’être de son existence propre, sensible et cognitive. Mais contrairement à l’expérience que décrit Aldous Huxley dans le récit de son aventure psychotrope, celle-ci ne conduit pas à la fusion avec l’univers sensible, ni même avec l’Etre comme le souhaite Kerouac. Elle amorce en réalité la dissolution complète de l’individu dans le non-être et le prive ainsi de toute forme d’eschatologie. Cette voie mystique, qu’il tente d’ailleurs assez étrangement de rapprocher du Christianisme alors que celui-ci place au contraire l’individu et l’eschatologie au centre de sa Voie, bien que présentée de manière fort plaisante, dans un style épuré et allègre qui procure un réel plaisir de lecture, me rappelle sombrement les orientations idéologiques du siècle passé et les dangers qu’engendre l’appel séduisant de la fin de l’Histoire. Je décide donc d’apprécier ce livre pour son style et pour la quête de liberté qui le traverse, mais de m’en détacher idéologiquement de manière claire et définitive. Je décide également de reprendre mon barda et de me mouvoir avec mon fardeau, absurde et chrétien, entre Camus et sainte Thérèse d’Avila.