J’annonce tout de suite la couleur, les deux jours qui viennent vont être parmi les plus longs et les plus rudes de mon voyage.

Deux jours complets dans les transports sénégalais. Taxis, minibus, taxi sept places, à pied, en bateau, en pirogue… rien ne me sera épargné. Mais je ne m’attarderai pas aujourd’hui sur les sept places et les minibus, vous êtes désormais familiarisés avec ces cercueils à roulettes et mes aventures ressemblent beaucoup à celles que je vous ai déjà narrées. Je vais plutôt vous parler du bateau qui fait deux fois par semaine la liaison entre Dakar et Ziguinchor en Casamance : le Aline Sitoe Diatta. On passera rapidement sur l’humour local qui consiste à donner à ce bateau le nom d’une résistante à la colonisation (dont l’hagiographie officielle rappelle, là encore avec beaucoup d’humour, celle de Jeanne d’Arc…) alors que son financement a été très largement fourni par des pays européens. On passera aussi sur cette discrimination éloquente qui consiste à proposer très officiellement deux tarifs : un tarif pour les Sénégalais et un tarif pour les étrangers. Ce dernier, vous l’imaginez, est forcément plus cher. Les municipalités tenues par le Front National n’avaient jamais osé aller jusque-là… Non, ce qui est important, c’est que les Sénégalais ont une magnifique vitrine rutilante. Climatisation, sécurité, confort, tout y est. En fait, de tout le Sénégal, ce bateau est le seul endroit où il fait 12°C et où on se sent en sécurité.

Je m’embarque donc sur ce beau bateau blanc et prend possession de ma place : un simple fauteuil sans accoudoir aux côtés d’une dame charmante, mais légèrement encombrante, et d’un Français dont le discours que j’ai discrètement écouté en attendant l’embarquement m’a démontré que j’ai ici affaire à un bel abruti. Fier d’un immense mépris pour les blancs, il se sent, selon ses dires, « réellement noir, Africain jusque dans son sang ». Et bien sûr, en cette qualité, il ne peut supporter le spectacle offert par les autres Français, forcément tous Parisiens et névrosés. Je décide donc de laisser mon ami à ses fantasmes de négritude en libérant par la même occasion un peu de place pour l’expansionnisme charnel de ma voisine. Direction, le restaurant de bord. J’y rencontre un autre Français avec lequel je tue le temps en échangeant nos impressions respectives puis décide de rester sur le pont pour y passer la nuit. Un bon vieux banc en plastique dur de 70 cm de large, rien de tel pour passer une nuit confortable et reposante. Surtout quand il pleut…

Un orage et une vertèbre déplacée plus tard, je me réveille aux premières lueurs de l’aube face à un spectacle proprement magnifique. Nous arrivons à l’embouchure du fleuve Casamance et je reste sans voix face aux camps de pêcheurs cachés entre les palmiers et qui se réveillent lentement en nous regardant passer. Séparés par quelques mètres d’eau, deux siècles se contemplent.

Doucement, nous continuons à nous enfoncer plus avant dans le fleuve et finissons par accoster à Ziguinchor. Sans m’attarder, je me dirige vers la gare routière pour y trouver un moyen de me rendre à Elinkine, porte d’entrée vers l’île de Carabane, ma destination finale. Elinkine, c’est le seuil du bout du monde. Avant d’aller me perdre dans la solitude de Carabane, je décide de rester une nuit ici, dans le campement villageois qu’un Français, Luc, vient de remettre en état. Le cadre est superbe et le coucher de soleil auquel j’assiste me rappelle délicieusement ces moments de parfaite quiétude que j’avais vécus à Jeri.

Luc m’apprend que ce village est en fait le premier à avoir été construit en Casamance, en 1972. Avant que le conflit et le banditisme ne ruinent le tourisme de la région et n’entraînent la fermeture du camp. Le principe de ces campements repose sur une intégration douce dans le système économique et social du village ainsi que sur une utilisation intelligente de leurs bénéfices. En d’autres termes, pas de gros hôtels défigurant le paysage, mais de petites cases, au demeurant confortables, bâties selon les techniques traditionnelles. Il est également plaisant de remarquer qu’elles n’ont pas l’aspect factice et maladroit qui caractérise souvent ce genre d’installation dans les grands complexes touristiques.

De plus, ces campements ne sont jamais très grands ce qui permet de ne pas déséquilibrer le tissu économique local par un afflux massif de touristes. Pour ces derniers, l’avantage réside justement dans le fait d’être peu nombreux (pendant mon séjour, j’étais même tout seul !) et donc d’être plus au contact des villageois que de leurs semblables.

Enfin, les bénéfices profitent directement au village en finançant la construction d’infrastructures : poste médical, école, route, etc. Il s’agit donc d’une gestion particulièrement intelligente du tourisme, permettant un développement économique sain, sans condamner le fragile équilibre de populations encore préservées. Cela me remonte au moins le moral en me prouvant qu’il est malgré tout possible de voir des initiatives économiques intelligentes et bien gérées dans ce genre de pays, même si ce concept ne reste cantonné qu’à la Casamance.