Aujourd’hui, je vous propose la lecture d’un petit conte africain que m’a inspiré un tableau accroché dans un de mes campements.

Dans des temps immémoriaux où nos ancêtres vivaient dans les forêts verdoyantes et mystérieuses de Casamance se déroula l’histoire que je vais vous conter : l’histoire du Fleuve Casamance.

Tous les dix ans, se déroulait au village d’Enampore une fête au cours de laquelle les jeunes hommes prenaient leurs instruments et venaient jouer, jours et nuits, pendant une lunaison entière. Cette fête était tellement renommée que les habitants de toute la région venaient y assister et, pour les plus hardis, y participer.

Sous ce tonnerre de vibrations, autour des feux de paille, les jeunes femmes dansaient jusqu’au petit matin et allumaient dans la nuit mille étincelles vivantes à leurs yeux embrasés. La compétition parmi les musiciens était rude, chacun désirant avec ardeur être le dernier à jouer, celui qui serait choisi comme étant le meilleur joueur du pays. En effet, cet honneur était également récompensé par le statut de joueur officiel du roi pendant les dix années à venir, ce qui conférait à l’heureux élu un statut fort enviable et une richesse inespérée.

Cette année-là, de nombreux jeunes hommes étaient venus participer à cette célébration et les festivités battaient leur plein. Tous étaient d’excellents joueurs et le choix s’annonçait particulièrement difficile. Les jours passèrent ainsi en joutes musicales et en danses sensuelles et mystérieuses. Toutefois, à partir de quelques jours, les regards commencèrent à se tourner vers un musicien dont la dextérité et la virtuosité étaient tout à fait extraordinaires. Une jeune femme se fit également remarquer par sa beauté exceptionnelle et la superbe de son regard. C’était la fille d’un vieux pêcheur qui souffrait secrètement de ne plus pouvoir nourrir convenablement sa famille à cause de la sécheresse qui sévissait depuis plusieurs années et qui avait tari le fleuve Casamance.

Il ne fallut pas longtemps pour que les cercles enflammés de la belle se joignissent aux rythmes effrénés du jeune homme que chacun admirait. L’harmonie était si parfaite entre les improvisations du musicien et les gestes aériens de la danseuse qu’ils semblaient avoir été pensés ensemble dans les rêves secrets d’un bienveillant magicien.

La dernière nuit arriva enfin et plus personne ne doutait désormais de l’issue du concours. Mais alors que l’heure était déjà bien avancée et que la danseuse traçait dans les airs les moindres vibrations de la peau qui résonne, un ami du jeune homme vint lui parler à l’oreille tandis qu’il jouait. Cet ami lui apprit que sa mère, restée dans son lointain village, était subitement tombée malade et se trouvait dans un état proche de la mort.

Déchiré entre la volonté de rejoindre au plus vite sa mère souffrante et l’imminent honneur qui allait lui être fait au terme de cette nuit, il ne savait que choisir. Rester encore quelques heures au risque d’arriver trop tard ou partir immédiatement et abandonner son rêve le plus cher ? Pendant qu’il s’interrogeait ainsi, il continuait à jouer avec virtuosité, sans s’apercevoir que les yeux de la belle danseuse ne le quittaient plus depuis plusieurs heures et laissaient transparaître un amour éperdu.

Après d’interminables minutes, le jeune homme se décida enfin et interrompit brutalement la musique. Consternée, l’assistance ne comprit pas ce qui lui arrivait et tout le monde s’interrogeait sur les raisons de ce soudain arrêt. Lui, sans un mot, sans même un regard vers les autres et le coeur serré, se leva et fendit la foule pour retourner à son village. Cependant, alors que le silence régnait désormais sur la plaine sombre, la jeune femme continuait imperturbablement à danser, accélérant même la vitesse avec laquelle elle décrivait dans l’espace ses cercles vibrionnants. Tournant, tournant, enivrée de virevoltes, elle dansait maintenant les bras écartés et la tête penchée en arrière de sorte que chacun put voir des larmes brillantes comme des diamants s’écouler le long de ses cheveux devenus fous. Peu à peu, le flot de ses pleurs grandit et sa chevelure se transforma en une longue source lumineuse qui laissait se déverser sur la terre sèche le fruit de son intarissable chagrin.

C’est ainsi, nous dit la légende, qu’un torrent de larmes rendit au fleuve Casamance sa puissance d’antan et que le père de la jeune femme, qui resta éternellement inconsolable, put à nouveau pêcher et nourrir sa famille. Quant au jeune homme, après la mort de sa mère, nul ne sut ce qu’il devint. Plus personne n’entendit parler de lui, mais, dit-on, les soirs où la lune brille sur la forêt de notre pays, on entend parfois au loin le son triste et sourd d’un tambour résonner comme la poitrine d’un homme en sanglots.