Aubes blanches – Jour 3 – Suède

02.10.2016 – 1°C – Temps clair

Le réveil est frais. Enfin, c’est ce qu’on se dit. On n’a encore rien vu. Le GPS nous indique que nous sommes au bord d’un lac. On va lui faire confiance. Pour l’instant on ne voit rien. La nuit est encore épaisse. Comme les poches sous mes yeux. Je tente une sortie hors du van. Les premières lueurs de l’aube m’encouragent en dévoilant imperceptiblement le décor où nous avons passé la nuit. Deux ombres silencieuses tanguent légèrement sur le ponton de bois. La danse précise de leurs cannes à pêche se reflète en sifflant sur la surface à peine effleurée de l’eau. Je fais mes premières photos du voyage. Je suis déjà amoureux. J’aimerais rester à l’envie sur ce lit de brume à regarder les étoiles mourir à petits feux. Mais il faut poursuivre notre chemin. Il faut avancer. Toujours plus loin. Il faut gagner les terres hostiles du Nord. La route entre Stockholm et Sundsvall me console. On s’arrêterait bien tout le temps. En ces premières heures du jour, la lumière est parfaite. Le soleil vient gentiment nous rejoindre. Il est temps de faire une pause près d’un autre lac, sur la berge d’un petit village. Les maisons, toutes peintes en rouge, s’égrènent le long de la rive comme les perles d’un collier de rubis. Chacune est adossée à sa cabane ou à son ponton pour y arrimer les bateaux. Nous quittons la route qui longe la mer et entrons enfin dans les terres pour atteindre Jokkmokk. Jokkmokk est la dernière ville avant d’arriver à Kvikjokk, à la porte du parc Sarek. Les cents derniers kilomètres de la route sont en chantier. La chaussée est bien défoncée. Notre progression se fait très lente. Kvikjokk sait se faire mériter.

Nous nous arrêtons au bord de la route pour dîner. Il y a un nouveau lac à quelques mètres de là. La nuit est tombée. Lucie prépare le dîner. Je commence à faire quelques photos des étoiles pour passer le temps. Ces premières photos sont bien, sans plus. Juste de quoi me faire la main. Prendre mes marques. Un peu d’onanisme photographique en somme. Mais peu à peu, je perçois comme un voile à l’horizon. Malgré l’absence de toute ville à des centaines de kilomètres à la ronde, je prends cela comme les traces d’un éclairage, les phares d’une voiture ou d’un feu peut-être. Mais ce halo apparaît à son tour sur mes photos. Il prend de l’ampleur. J’hésite, j’attends, je n’ose y croire. Pas déjà ? Comme ça, même pas encore arrivés ? Et pourtant, je dois me rendre à l’évidence. Il faut bien en croire mes yeux. Je ne l’attendais même pas et elle est là, à se déshabiller devant moi avec la grâce docile et sûre de soi d’une odalisque aux bains. D’abord invisible à l’oeil nu, elle s’est ensuite approchée pour devenir parfaitement visible et reconnaissable. Elle dénoue avec langueur son immense chevelure recouverte d’émeraude. Sa toison danse lascivement devant mes yeux transis. De son bras prodigieux, elle déchire maintenant le lourd voile qui recouvrait le monde de nuit et de perles. La voûte céleste est entrée dans une transe chamanique qui semble m’appeler à elle. Je ne peux me détacher de son oeil cyclopéen. Il met le feu au monde, à la forêt, aux eaux insensibles du lac, aux animaux ébahis et à mon coeur tremblant, saisi dans sa stupide innocence face à cette divinité cosmique. J’en pleure de joie.

Après de longs instants, une éternité sans doute, l’intensité décroît mollement. La nuit reprend ses droits. Complètement euphoriques, nous continuons encore un peu la route avant de nous arrêter pour la nuit. Je ne vais pas beaucoup dormir. J’ai trop de rêves dans les yeux.