Aubes blanches – Jour 4 – Suède

03.10.2016 – -6°C – Pluie

Le réveil sonne. Il est 5h. Il pleut. Nous mettons du temps à nous lever. Le retour au réel est aussi rugueux que l’asphalte qui nous attend pour ce dernier tronçon de route. L’accumulation de fatigue devient critique. Elle voile tout d’un rideau de pluie. Le bout de la route se perd dans la grisaille et se confond avec le ciel dans une même incertitude. Qu’allons-nous chercher ? Jusqu’où irons-nous ? Après presque une heure à hésiter, nous partons finalement. A peine arrivés à Kvikjokk nous préparons les sacs et attaquons la randonnée. Il ne faut pas réfléchir. Il ne faut pas se poser de question. Il faut avancer, droit dans la brume. Les yeux dirigés vers un soleil qui n’existe plus que dans nos souvenirs. La pluie s’est arrêtée. Nous pénétrons dans la forêt. Nous laissons le monde se refermer derrière nous et disparaître avec nos certitudes. La seule carte que je possède est à échelle 1:100.000. Autant dire qu’elle m’est aussi utile qu’une trompette dans ce paysage où les reliefs n’offrent guère de points de repère. Cela me déroute un peu, mais peu importe. Plutôt se perdre que de ne pas bouger. Régulièrement des poutres de bois sont posées au sol pour permettre le franchissement des zones humides. La bois mouillé glisse énormément et l’équilibre est parfois instable, cependant nous progressons à bonne allure. Il y a peu de dénivelé et aucun passage vraiment technique. Néanmoins, le sentier est parsemé de grosses pierres qui rendent les appuis difficiles, irréguliers et instables. Nos sacs sont lourds. Nous fatiguons vite. Un lac superbe nous sert de salle à manger pour notre pause déjeuner et nous offre son repos. Au loin, une montagne au sommet enneigée nous regarde superbement. L’après-midi est usant. Après 7h de marche nous arrivons à destination. 21h, nous dormons.

Aubes blanches – Jour 5 – Suède

04.10.2016 – -10°C – Temps clair

Je ne me lève pas avec le réveil mais trois quart d’heure plus tard. La fatigue franchit un nouveau pallier. Je mets le nez à la fenêtre et découvre un spectacle magnifique. Je me jette sur mon sac pour prendre mon appareil et me rue à l’extérieur. Le soleil n’est pas encore levé et une brume féerique a envahi le lac. C’est magique. Lucie me rejoint quelques instants plus tard et nous restons plusieurs heures à prendre des photos et à nous extasier. Nous sommes seuls à être là. Nous sommes seuls à voir cela. Nous sommes seuls à vivre cela. Ce moment de magie pure s’évanouira bientôt, mais nous resterons à jamais les uniques témoins de ce cadeau de l’univers. Je sens en moi une jouissance d’une intensité rare. Après la première aurore boréale et ce lever de soleil, je comprends que ce voyage me marquera durablement. Je prends conscience que je suis en train de vivre des moments et des émotions que la plupart des êtres humains ne connaîtront jamais et j’en suis bouleversé.

Nous avons du mal à quitter cet endroit. Encore sonnés, nous prenons le chemin du retour mais il a beaucoup gelé pendant la nuit. L’eau a gelé bien entendu, mais la terre également sur une importante profondeur. Les appuis se font très glissants. Avec le poids de nos sacs, je redoute la mauvaise glissade qui pourrait s’avérer dramatique alors nous restons prudents et progressons lentement. A l’exception de quelques oiseaux dont certains sont d’ailleurs venus très près de nous, je dois avouer que nous sommes un peu surpris de n’avoir vu aucun animal pour l’instant. Ni renne, ni élan, pas même un cerf ou un renard. Rien. C’en est même étrange. Plusieurs heures plus tard, nous sommes arrivés. Nous prenons ensemble goûter et apéro sur un parking désert, à la recherche des derniers rayons de soleil pour nous réchauffer un peu. Je m’évade ensuite le long de la rivière pour prendre quelques photos. Alors que je suis sur un rocher au bord de l’eau, un homme surgit et vient à ma rencontre sur l’autre rive. Il veut me dire quelque chose, mais impossible de nous entendre à cause du bruit assourdissant de la rivière. J’ignore ce qu’il a bien voulu me dire… Repas froid dans le camion, mais réchauffé par la bougie qui trône superbement sur mon gâteau d’anniversaire. Cette tradition que j’ai désormais instaurée de passer mes anniversaires dans des lieux improbables me plaît de plus en plus. On ne devrait pas vieillir autrement que dans cette quête d’inconnu. C’est elle qui fixe les bornes de notre éternité.

La température repasse sous les -5°C. Nous sommes frigorifiés. A 22h30, nous nous couchons, mais nous sommes rapidement mis en éveil par une nouvelle aurore boréale.

Et sinon toi, tu fais quoi pour ton anniversaire ? Des châteaux en allumettes ?…