Aubes blanches – Jour 6 – Suède

05.10.2016 | -7°C | Temps clair

L’aube vient à nous et pose sur nos corps le doigt glacé de la mort. Nous nous préparons pour une nouvelle marche. Il nous faut pour cela traverser la rivière qui coupe le village en deux. Un villageois m’indique la personne qui peut nous faire traverser. Je reconnais la silhouette trapue que j’avais entraperçue la veille. Il s’agit de Bjorn, que nous accompagnons à la pension qu’il tient avec sa femme Helena. La poignée de main ferme et nonchalante, d’aspect rugueux et le regard fuyant et clair, Bjorn n’est pas très bavard. Ses phrases se limitent souvent à de sourds bougonnements ou à de brefs « Ya ». Il nous annonce sans broncher le prix de la traversée. Un prix exorbitant, mais nous ne pouvons guère faire autrement que d’accepter. Nous embarquons. La surface immaculée de l’eau reflète les arbres, le ciel et l’immensité de l’univers  jusque dans ses plus ténébreuses profondeurs. Le bourdonnement du moteur sur lequel se tient penchée la lourde carrure sombre de notre pilote nous accompagne et nous anesthésie. Nos sens se laissent saisir dans les glaces. Notre barque avance dans le dédale des canaux. Rien ne bouge autour de nous. Un immense abandon domine tout. Aucun être vivant ne semble peupler ces terres infinies. Seuls les troncs des bouleaux nous observent depuis les rives, longues silhouettes blanches penchées sur nos âmes qui tendent leur bras squelettiques pour nous attirer vers elles. Est-ce là l’éternité qui nous attend ? Nous nous retournons. Nous sommes désormais seuls sur la rive. Bjorn a disparu et avec lui s’en est allée la dernière âme humaine et le dernier fil qui nous reliait à la vie. Caron nous a laissés sur la rive de l’Autre Monde. Nous n’avons plus d’autre choix que d’y mourir.

Aubes blanches – Jour 7 – Suède

06.10.2016 | -1°C | Temps couvert

Nous avions laissé un ciel en feu en allant nous coucher, nous nous levons sur ses braises. Ce lever de soleil est aussi fou que le coucher de la veille. Et, comble du bonheur, il dure une éternité à cette époque de l’année. Nous remontons la rivière et explorons sa rive sud, puis nous décidons de grimper le plus proche sommet. J’ai le pressentiment qu’il ne va pas nous décevoir. Toute la marche se fait hors sentier, sans carte ni boussole. Nous sinuons entre les bouleaux pour nous frayer un chemin tant bien que mal et gravissons les flancs de la montagne par l’ouest. Alors que nous marchons, j’appuie mon pied sur une branche pour l’enjamber mais celui-ci glisse et la branche me revient en plein visage. Bien sonné, mon arcade droite se met à gonfler gentiment. Quelques minutes plus tard, j’escalade une petite barre rocheuse lorsque la paroi se fend sous mon pied droit. Je ne sais toujours pas comment j’ai pu, en une fraction de seconde, passer mon appareil photo de ma main gauche à ma droite pour pouvoir saisir une prise et éviter une chute qui m’aurait valu quelques fractures, au mieux, mais je commence à comprendre que ce sommet en apparence si innocent ne va pas se laisser apprivoiser sans livrer quelque combat. Nous mettons d’ailleurs bien plus longtemps que je ne le pensais pour arriver au sommet, mais le voilà ! Un vent violent et glacial nous y accueille, mais nos efforts sont récompensés : le panorama est incroyable. Un sommet enneigé avec un petit lac à ses pieds d’un côté ; toute la vallée à nos pieds, de l’autre. Nous déjeunons en cherchant à nous abriter tant bien que mal des rafales qui nous transpercent la chair. Au cours de la descente, j’ai la chance de surprendre une famille d’élans. Les deux adultes et leurs deux petits s’échappent à ma vue mais me laissent le temps de les admirer dévaler la montagne. Nous traversons à notre tour les prairies marécageuses, la dense végétation et nous voilà de retour à destination. Je pars me rafraîchir les idées dans la rivière. Température de l’eau et de l’air à peine positives. J’adore ça. Le soleil est maintenant à peine couché qu’une nouvelle aurore boréale vient caresser les sommets environnants et se regarder dans le miroir de l’eau. Il y a donc un paradis sur terre…

Aubes blanches – Jour 8 – Suède

07.10.2016 | Temps ensoleillé

Nous nous réveillons tranquillement, rangeons le refuge et partons retrouver le point de rencontre avec Bjorn. Nous avalons rapidement les quelques heures de marche dans la même grandiose solitude de ces paysages. Nous arrivons largement en avance et passons plusieurs heures à attendre Bjorn qui finit par arriver à bord de son petit bateau jaune. Le trajet du retour est aussi beau qu’à l’aller. La lumière de fin de journée en renforce encore la beauté. Seul point négatif de ce séjour en Suède, Bjorn qui a décidé d’augmenter son tarif pendant la nuit sous prétexte que nous ne pouvons payer qu’en euros. Comme quoi, il n’y a pas que dans les bazars de Dakar que l’escroquerie devient une seconde nature. Nous reprenons ensuite la route en pensant trouver un restaurant à Jokkmokk pour y manger un bon steak de renne ou du saumon, mais la ville s’avère sinistre et on n’y trouve rien d’ouvert. Nous décidons donc d’acheter un demi-saumon au supermarché et de filer. Nous nous arrêtons vers Gallivare pour y passer la nuit.