Aubes blanches – Jour 9 – Suède ; Finlande ; Norvège

08.10.2016 | Brume

Nous déroulons les kilomètres à travers le nord de la Suède. Le jour ne s’est pas levé. Il reste tapi à l’abri d’une épaisse brume. Nous rêvons éveillés au coeur de cette toile d’araignée géante tissée autour de nous par un monstre invisible et silencieux. J’observe avec distance ses maigres pattes velues galoper à nos côtés et déchirer les reflets blafards du pare-brise. L’habitacle se charge petit à petit d’une lente mélodie. Des chants sacrés viennent percer la torpeur du monde et déchirer notre cocon. Nous atteignons une nouvelle frontière. A peine celle-ci franchie, le paysage se métamorphose autour de nous. Les arbres perdent leurs feuilles, les sapins disparaissent, le relief s’affaisse. Les couleurs, à leur tour, s’évanouissent. Par une nouvelle porte, nous entrons à nouveau au pays des morts oubliés où ne règnent que l’abandon et le désespoir. Notre route n’est plus qu’une éternelle ligne droite. Sur le bord, nous croisons un troupeau de bêtes fantomatiques au déplacement lent. Je m’avance au milieu de ces créatures peu farouches et tente de comprendre le sens de cette apparition. Nous faut-il à nouveau retourner parmi le troupeau des hommes ? Etait-ce là le but de ce voyage au coeur des limbes ? Il nous faut en sortir désormais. Nous devons quitter la désolation de cette terre perdue pour retourner à la vie, respirer à nouveau. Une nouvelle ligne imaginaire se dresse devant nous. Le paysage se transforme, le relief se dresse, un vert de vie envahit tout. Nous rejoignons la mer et nous perdons dans ses bras jusqu’à la ville de Tromso. Nous avons retrouvé les vivants. Il nous reste à remplir nos poumons.

Aubes blanches – Jour 10 – Norvège

09.10.2016 | 4°C | Brume puis soleil

Nous quittons Tromso pour l’île de Senja. Les premiers kilomètres nous offrent le spectacle des montagnes transperçant la brume. Leurs sommets, légèrement saupoudrés de neige, finissent par se découvrir au bout de quelques heures. Les derniers kilomètres sont époustouflants. Les montagnes de roche noire viennent plonger dans d’étroites criques qui se succèdent. L’orientation du soleil rend malheureusement très difficile toute photographie correcte. Le camion est posé au bord de l’eau. Nous dînons avec une part du saumon acheté à Jokkmokk. Un pur délice face au coucher du soleil. Je ne sais pas ce que mes sens pourraient recevoir de plus. L’orgasme est complet.

Le ciel est dégagé. Il est 19h30, la nuit est déjà tombée, il fait 2°C et j’attends l’apparition de la Voie lactée ou d’une aurore boréale qui viendrait ponctuer cette orgie sensitive. Je fais quelques photos d’étoiles mais il y a trop de pollution lumineuse en raison du village voisin. Nous nous déplaçons donc vers un autre endroit. Alors que je fais mes premières photos, une aurore apparaît enfin. Nous décidons de traverser un tunnel pour la rejoindre de l’autre côté de la montagne. Là, le spectacle devient splendide. Elle se déploie dans tout le ciel en circonvolutions irisées. Pendant plusieurs heures nous chassons les aurores autour de l’île dans une excitation fiévreuse et insatiable. J’abandonne progressivement les prises de vue académique pour me plonger avec délectation dans mon penchant immodéré pour le flou nocturne. Le paysage devient vision, fantasme. Tout n’est plus qu’hallucination et trajectoire.

Sur les rives d’un fleuve
Dont j’ai perdu le nom
Se délient les effluves
De nos premiers frissons

L’eau cessa d’y couler
Depuis que de l’hiver
Les pieux longs ont cloué
Les horizons d’hier.

Les herbes immobiles,
Potences des parfums
Dressent leurs dos fragiles
Vers un soleil défunt.

Mais quel sanglot s’échappe
De cette terre gelée ?
Est-ce un rayon qui frappe
Une rose esseulée ?
Non. C’est la glace qui plie,
Qui hurle dans le vide
Des aubes infinies
Un souvenir livide,
Une nuit oubliée
Où nous nous sommes aimés.