Je vais pas vous faire rêver inutilement. Ici, les habitants sont petits, les rues sont pleines d’habitants petits, les immeubles sont aussi petits que leurs habitants et les murs des immeubles sont colorés par le bruit et la pollution. Lima ne fait pas illusion très longtemps. Le Cercado et Miraflores brillent comme deux bijoux conservés précieusement pour se donner de faux airs bourgeois, mais ceux-là laissent vite la place à une réalité moins avouable. Lima ne fait pas plus de manières qu’une prostituée vietnamienne. Elle se couche docilement de tout son long avec la grâce d’un cendrier et ses collines ne vous feront pas plus fantasmer qu’une poitrine trop malmenée.

Lima ne me laissera pas une impression remarquable. A peine un souvenir. En arpentant ses rues, je me demande si cette ville a déjà vu le soleil. Pour un peuple qui a tant adoré cet astre, je le crois fortement porté à l’abstraction.

Je m’en vais donc trouver un peu de chaleur dans un troquet aussi minable que mes attentes et dont l’ouverture laisse à peine deviner la profondeur babylonienne du lieu. Je laisse mon oreille glisser sur les conversations de ses occupants afin de m’acclimater à leur accent, aussi poussiéreux que leur ciel. Je laisse mes yeux errer sur la une des quotidiens locaux. L’émotion n’y est pas. J’entre au Pérou comme on entre dans une salle de classe inoccupée depuis longtemps. On y remarque toutes les preuves d’une activité, d’une vie, mais aucun son, aucun cri d’enfant ne parviennent jusqu’à moi. J’en suis encore au tableau noir. Ce chocolat chaud relevé de cannelle et de clou de girofle n’y changera rien.

Me voilà reparti en quête de la place que j’avais repérée sur la carte et que je n’avais pas réussi à trouver hier. Quelle déception ! Cette bande de béton plantée dans le sol péruvien par quelques arbres chétifs et qu’une circulation infernale vient étouffer jusqu’à l’agonie ressemble à s’y méprendre à un cercueil fermé à clous. On y respire à plein poumon un pays qui n’a pas encore choisi son destin. La largeur soviétique du lieu vous donnerait des envies d’empire et des grandeurs étatiques, mais les bâtiments y semblent abandonnés à eux-mêmes, comme désolés d’avoir été construits là et de se retrouver au milieu des voitures, alors que personne ne jette plus aucun regard sur leur nudité de vieilles femmes.

En fait, on ne mesure vraiment Lima qu’en la quittant. Une fois sortis de la ville, l’horizon se teint d’un gris brun qui doit autant à la pollution, à l’humidité océane qu’à la poussière en constante stagnation dans l’air ambiant. Le Ciel, la Terre et l’Océan se rejoignent ici pour étouffer toute perspective et tout espoir. Il faut dire qu’en sortant de la ville, les cent collines qui se succèdent paraissent au premier regard faites de briques brunes. Une observation plus fine de ce paysage révèle alors au voyageur que ces briques sont autant de minuscules maisons collées les unes aux autres dans lesquelles s’entasse la misère de la capitale. Des familles entières s’y agglomèrent pour former cette mosaïque terne et décolorée.

Je quitte Lima sans regret, sans y avoir vraiment mis les pieds ni le cœur.