Ça va devenir une habitude. Lorsque je débarque dans un nouveau pays que je ne connais pas, la première ville que je découvre – le plus souvent sa capitale – me laisse systématiquement une désagréable impression. Après Dakar, Lima ou Kuala Lumpur, Bucarest vient désormais compléter la liste de mes villes noires.

Cette ville me laisse une impression étrange. Je crois n’avoir pas réellement compris à quoi sert Bucarest dans le puzzle roumain. Malgré la poignée d’hôtels internationaux accueillant des hommes d’affaires occidentaux et des touristes en bermudas comme dans toute capitale abandonnée à la mondialisation, Bucarest n’est pas encore rentrée dans la famille des capitales cartes postalisées. On pourrait s’en féliciter. Mais cela n’est malheureusement pas vraiment compensé par une pittoresque authenticité préservée des standards européens.

En fait, je crois que Bucarest échappe aux schémas de cohérence qui structurent la plupart des grandes villes. On pourrait pourtant espérer que la longue période communiste ait gravé dans cette ville une cartographie bien ordonnée d’avenues et de quartiers aux fonctions administrativement bien définies. Mais, pour peu que ce fût le cas, cela est aujourd’hui rattrapé par une bête insatiable : le temps. Un peu comme ces ruines mayas envahies par la jungle, les surcouches urbanistiques modernes viennent ingurgiter anarchiquement les mausolées soviétiques et des vestiges encore plus anciens.

Aujourd’hui, des taudis côtoient de vieilles villas en ruines, elles-mêmes adossées à quelques immeubles de bureaux modernes que voisinent des villas luxueusement retapées par la nouvelle classe supérieure venue poser ses serres sur le cadavre de cette ancienne « démocratie populaire ».

Dans les méandres que représente la marche vers la « modernité » de Bucarest, vous croiserez régulièrement, au coin d’une rue, un jeune garçon sans âme se défonçant à la colle. A peine visible contre le kiosque à journaux, il ne vous regardera pas. Il ne vous verra même pas. Son camarade, animé par les vapeurs de la mort se lève alors péniblement de sa couche et se rapproche de vous. Dans un premier mouvement de défense, vous vous demanderez s’il cherche à vous dérober les affaires que vous avez laissées près de vous, mais vous comprendrez bien vite qu’il vient mécaniquement renifler les restes que vous avez laissés sur la table du restaurant bon marché où vous avez déjeuné. Avec une dextérité que vous ne lui soupçonneriez pas, vous le verrez alors attraper en un éclair le quignon de pain laissé près de votre assiette.

Dans son coin, son camarade est toujours allongé avec son sac en papier rempli de colle. Ses yeux ne sont plus que deux cratères rouge sang dénués de vie. Son visage tuméfié n’exprime plus rien. La vie a depuis longtemps quitté cet être décharné.

Dans les heures qui suivirent, je les voyais partout ces ombres de la ville. Ils ne me quittaient plus de leur regard vide. J’étais sur le point de pleurer de ne pouvoir embrasser ces Lazares pour leur redonner dans un baiser un peu du souffle de la vie. Mais au coin d’une rue sans nom, une jeune femme élégamment vêtue apparut. Elle tenait en laisse un Rottweiller. Soûlé de chaleur, je la vis détacher son chien et le lancer à la poursuite des nombreux chiens  errants de la ville. Je l’imaginais déjà se jetant sur les gorges des bâtards pour leur arracher la carotide et s’épancher de leur sang.

Je me dis alors que la ville ne laisse aucune chance à ses enfants indésirés qui errent dans des limbes invisibles, entre la vie et la mort. Et comme ces meutes de chiens abandonnés eux aussi, ils traîneront leurs carcasses sur le béton coulé par Moscou et repeint par Bruxelles jusqu’à ce que quelqu’un se décide à les éliminer. Nul doute que le jour viendra où la modernité, dans ses somptueux atours, viendra défaire la laisse du Rotweiller qui les dévorera.