Dakar ! putain, Dakar ! Me revoilà – encore – dans la ville honnie, Babylone au rabais. J’erre sans vraiment savoir pourquoi dans les rues sales. C’est vendredi, la ville s’est arrêtée. Je suis quasiment le seul à encore bouger. Tout est mort autour de moi. Plus exactement, tout le monde prie autour de moi.

C’est vendredi, jour important de prière pour l’Islam. Des milliers de musulmans se prosternent à mes pieds et je suis las. Je remarque tout de même que ce rituel est un incroyable outil de contrôle. Comme chacun doit s’arrêter, où qu’il soit, au travail, dans la rue, en voiture, pour s’adonner à la prière, chacun peut alors voir si les autres font de même… Il devient alors impossible pour le fidèle qui voudrait s’en affranchir de passer inaperçu. Les regards se tournent vers lui. C’est redoutablement efficace. Avec ma tête de Marocain (j’y reviendrai), je ne suis pas épargné par quelques regards lourds de sens.

Et puis, une pensée chasse l’autre et me voilà à faire le bilan de ce voyage. Passionnant humainement et très fatiguant. ça le résume assez bien. Au final, ce qui m’étonne, c’est que je n’ai pas appris tant de choses que ça. Certes, on apprend toujours à regarder dans les yeux de l’autre et à mettre de côté ses repères. Mais, mes connaissances théoriques, mes préjugés, mon imagination n’ont pas été tant mis à mal. Pire, ils ont été en grande partie confortés.

Le Sénégal (et sûrement une bonne partie de l’Afrique) est un rêve brisé qu’une réalité brûlante et douloureuse vient vite balayer et honnêtement, je ne vois pas ce qui fera changer les choses. Si les pays développés ont leur part de responsabilité, historiquement à travers les méfaits de la colonisation et l’esclavage, économiquement à travers l’exploitation des ressources effectuée à leur seul profit et à travers des accords commerciaux qui rendent aberrante l’économie agricole des ces pays, ces derniers et leurs populations ne sont toutefois pas en reste.

Des élites corrompues qui ne pensent qu’à leur enrichissement personnel ou qui ne voient l’apport de puissances étrangères que dans une logique de court terme, en passant par un système éducatif qui produit des sur-diplômés qui ne servent à rien au lieu de fournir des ouvriers et des techniciens qualifiés, mais également la population qui reproduit souvent à rebours des préjugés racistes ou qui se contente d’envier le voisin au lieu de développer les rares initiatives prometteuses et intelligentes qui apparaissent ça et là, ou bien encore en détruisant sans remords ses propres ressources et l’environnement en général, bref, rien de tout cela ne m’inspire un grand espoir en l’avenir.

Mais je ne voudrais pas finir sur une touche aussi sombre un voyage qui fut finalement passionnant, c’est pourquoi, maintenant que je suis à nouveau dans ma chambre d’hôtel, à me laisser hypnotiser par mon ventilateur comme au premier jour de ce périple, je souhaite remercier les individus qui ont fait de ce voyage une expérience très riche :

(par ordre d’apparition )

Malick, qui pour quelques billets m’a éclairé dans les ruelles en feu de Dakar et qui m’a appris le dessous des tables de l’économie locale.
Moktar, le saint pêcheur qui m’a révélé la ville dans la ville et qui m’a tout appris.
Mon baobab chéri dans la campagne de Nianing.
Luc et ses yeux bleus perçant le soleil couchant d’Elinkine.
Claire qui a eu la patience d’essayer de m’apprendre quelques pas de danse.
Las Sandras, Alva et Marina pour leur bonne humeur.
Ousmane le musicien qui, je l’espère, accomplira son rêve de faire naître un festival de musique à Carabane.
Moïse à Enampore pour son sourire silencieux.
Le cuisinier du N’Gueye à Dakar pour m’avoir engraissé.
Et quelques autres.
De vous tous, j’ai fait bien peu de portraits. Je n’aurais pas su y rendre tout ce que vous m’avez donné.