Si vous me le permettez, je reviens un peu en arrière pour vous raconter une mésaventure cocasse qui s’est produite à la gare routière de Ziguinchor.

Cela fait des heures que j’attends sous une pluie de métal en fusion que mon minibus se remplisse de voyageurs. Oui, ça c’est un détail que j’avais oublié de préciser : un taxi sept places ou un minibus, ça n’a pas d’horaires, ça part quand c’est plein. Et tant que ce n’est pas plein, ça ne part pas. ça peut donc mettre un sacré bail avant de partir, mais en Afrique, on n’est pas pressé… non, on a que ça à faire de passer quatre heures sous un toit de tôle en plein soleil. D’ailleurs, mesdemoiselles, je vous conseille l’expérience pour amincir votre tour de taille avant l’été. C’est redoutablement efficace. Enfin moi, on va pas dire que j’en avais vraiment besoin (mais non, vous non plus vous n’en avez pas vraiment besoin, c’est pas ce que je voulais dire…).

hum. bref… pour tuer le temps, je commence à discuter avec une dame qui attend un autre minibus à côté de moi ainsi qu’avec un jeune homme qui fait la même chose. Très rapidement, la conversation se porte sur le seul sujet qui unisse les peuples du monde entier et que je peux avoir en commun avec ces deux personnes si éloignées de moi culturellement. Je parle bien sûr de football.

Une profonde et grave discussion s’engage alors sur la fin du règne lyonnais et sur le mercato en cours. Lissandro Lopez arrivera-t-il à faire oublier Benzema ? comment pallier l’absence de Juninho ? autant d’interrogations que nous partageons dans une même attente inquiète sur l’avenir du club. Et puis, subitement, sans que je comprenne vraiment pourquoi ni comment, la conversation dérape. Je veux dire, on se met soudainement à parler de l’Olympique de Marseille…. Perdu au fin fond du Sénégal, entre une poule et un paysan, à parler de l’OM… vous imaginez mon désespoir. Je crois que si le nom de Saint-Etienne est prononcé, je me jette sous le prochain taxi sept places ou je bois d’une traite un verre de lait caillé, histoire d’en finir avec ce monde cruel.

Alors je suis là à les écouter me refaire la victoire européenne du club phocéen à une époque où ce garçon n’était même pas encore né quand je vois leur bus arriver. On continue tranquillement de bavarder tandis qu’ils prennent place en abordant la question du nouvel entraîneur et de la présidence du club. Et là, par un tragique concours de circonstance, par un malentendu terrible, je vais causer le deuil de toute l’Afrique de l’ouest et, qui sait, peut-être de tout le continent. En répondant à une question du garçon, je suis mal compris de la femme qui croit que je lui réponds à elle et c’est ainsi que la confusion devient totale entre la mort de Robert Louis Dreyfus dont je voulais parler et Pape Diouf, l’ex-président du club d’origines sénégalaises. J’essaye alors vaguement de bredouiller une explication, de corriger le malentendu, mais pensez-vous, c’est à ce moment précis que leur bus démarre et commence à s’éloigner avant que je puisse rectifier le tir. Je devine alors, à l’expression tétanisée du garçon, qu’il a lui aussi mal compris ma réponse. Là, ça devient surréaliste, à travers la porte arrière entrouverte, je distingue la femme levant les bras au ciel et hurlant de douleur, entraînant avec elle l’émoi de tous les autres passagers.

Impuissant, les bras ballants, je ne peux plus que constater la détresse qui emplit désormais le véhicule et le noir nuage de fumée qu’il traine derrière lui. En quelques secondes, tout a basculé. Désormais cinquante personnes se déplacent vers l’est du pays en portant avec eux la fausse nouvelle de la mort de Pape Diouf. J’imagine déjà la nouvelle se propager comme une traînée de poudre, de Ziguinchor à Yaoundé, passant de tam-tam en tam-tam à travers les jungles, les déserts et les villages. Mon Dieu, qu’ai-je fait ?