Photos de voyage en Malaisie

Chinatown ! Un nom propre à exciter les imaginations les plus stériles tant il véhicule de stéréotypes fortement ancrés dans notre inconscient collectif. Chinatown ! Un nom qui évoque irrésistiblement un enchevêtrement de petites ruelles étroites, saturées par les odeurs de cuisine et les cris stridents des vendeurs de rue. Un nid grouillant de petits Chinois dont le seul destin semble être de manger des nouilles à longueur de journée et de vous vendre des babioles bon marché, en parlant vite, et avec une préférence notable pour les aigus, un anglais lacéré de cantonais.

Vous imaginez également des arrières-cours mal éclairées, humides et sales où autour de petites tables en plastique, de vieux cuisiniers ridés à la barbichette blanche s’affairent frénétiquement et avec une minutie toute chirurgicale sur les carcasses laquées de canards maigrelets.

Vous pensez ensuite spontanément à un maquis d’étals rouges et jaunes où s’accumulent des trésors scintillants de montres et de lunettes. Des monceaux de montres et de lunettes ! Vos yeux s’écarquillent alors pour mieux se remplir de cet éclat, de ce butin qui vous tend les bras. Une envie irrépressible s’empare de vous. Vous ne pensez déjà plus qu’à plonger au milieu de cette mer et à vous recouvrir le corps de toutes ces richesses. Vos bras ne seront pas trop longs pour y enfiler une ribambelle de montres Tag Hueur, Cortier ou Omego. Sur votre peau glisseront les nuances satinées de carrés Hermess, de polos Ugo Boss et de chemises Calvin Klain. Vous vous abandonnerez à l’ivresse délicieuse d’arborer sur votre plastron le signe de reconnaissance d’une élite, la fine fleur de la société, seule capable de s’offrir ces caprices luxueux. Vous vous sentez désormais beau, fort et particulièrement fier d’avoir traversé en si peu de temps plusieurs classes sociales pour parvenir au sommet simplement par la toute-puissance de votre géniale capacité à la négociation, manifestation criante de votre supériorité intellectuelle, de votre capacité innée à procéder à d’incroyables calculs avec la fulgurance d’un génie mathématique… Vous pouvez désormais rentrer satisfait à votre hôtel, sans remarquer derrière vous le sourire moqueur du vendeur comptant avec habileté les billets que vous venez de lui donner contre une bulle de vent…

Le Chinatown de Kuala Lumpur est donc assez fidèle au préjugé que l’on peut s’en faire et je dois avouer que j’ai été assez consterné par le spectacle de ces occidentaux attirés par les étals de montres comme les moustiques par une boule à facettes. Le petit théâtre de dupes du marchandage obligatoire y frise souvent le ridicule le plus navrant. Les hommes y éprouvent leur virilité en essayant de faire céder le marchand tandis que les femmes y paradent avec un faux air d’indifférence qui ne les empêchera pas de s’abandonner à leurs pulsions consuméristes en jouissant précocement de l’indispensable récit qu’elles feront de leurs emplettes à leur retour au pays.

L’orgueil – car c’est finalement lui qui pousse à posséder un objet pour la seule raison que d’autres le convoiteront, et c’est lui encore qui entraîne à vouloir gagner le bras de fer d’une négociation – est décidément un moteur bien puissant du ridicule.